Stages d'apnée à Marseille - MORGAN BOURC'HIS : Abandonner la surface

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Je suis un compétiteur d'une discipline sportive particulière, la plongée en apnée. Je me suis spécialisé dans les épreuves qui se déroulent en mer, liées à la profondeur. Notre sport se pratique aussi en piscine mais on mesure plus spécifiquement une distance maximum parcourue ou bien le meilleur temps sans respirer et sans bouger. Moi j'ai préféré l'appel du bleu profond et des paysages sous-marins infinis. Pour faire simple et décrire mon activité de manière brute : j'arrête de respirer, je m'immerge dans un milieu liquide sombre, froid, parfois sans même une paire de palmes aux pieds et je m’engouffre dans ce milieu qui apparaît pour la majorité des gens hostiles. Chacun y projettent ses fantasmes les plus primitifs, mêlés de récits de naufrages et de croyances viscérales : divinités, angoisse, perte, noyade, mort, engloutissement, engouffrement, origine, virginité, (re)naissance, transition, attraction, passage, autre dimension, monstres infernaux…

J’ai choisi d’aller voir là-dessous ce qui se passe. Pas évident de partir avec cela dans son inconscient. C’est présent depuis des millénaires en nous, je n’ai pas la prétention d’être au dessus des autres et j’ai moi-même mes angoisses. J’ai l’habitude de dire à mes coéquipiers à l’entraînement le soir au large de Marseille quand la mer s’assombrit : « On n’est pas tout seul en bas, il y a du monde… » . Même si au final je ne vois rien, mais il se passe des choses dans la tête. Ça tourne et ça cogite.

Mais alors pourquoi y aller quand même ? Qu’est-ce-que j’y trouve au final ?

Je constate lors des discussions avec mes partenaires, adversaires, amis du milieu que chacun a ses raisons : performance, exploration de l’inconnu, connexion avec l’élément liquide, flirter avec les limites humaines.

Pour ma part c’est un mix de tout cela. Je suis loin d’être le meilleur mais j’aime me regarder et me dire que j’ai été deux fois champion du monde. Qu’avec mon niveau modeste, autodidacte depuis le début, tâtonnant dans ma progression, j’ai pu dans ma carrière me hisser au sommet de la hiérarchie mondiale, par de l’audace, de la tactique, de l’opportunisme, de l’espièglerie, et un peu de chance. Moi le gars de la ville, le petit français qui a du sang breton et belge, je prends un chemin que mes ancêtres regarderaient d’un œil curieux.

Mais surtout, j’aime aussi cette notion de faveur demandée à la mer. Me permets-tu descendre en ton sein quelques instants, afin de contempler la beauté qui t’anime et d’avoir le sentiment d’être privilégié dans la vision de ce spectacle ? Tout en sachant que je ne suis rien au milieu de cet élément sauvage, puissant, captivant, attirant, inquiétant et hostile. J’y vais mais il ne faut pas se la jouer super-héro, il faut y aller avec respect et humilité. Ne jamais forcer le passage. D'abord on casse le miroir de la surface, puis on sombre en abandonnant la surface. Et alors les portes s’ouvrent. Au pied d’une falaise vertigineuse, au milieu du bleu et de nulle part, à l’entrée d’une caverne, parmi les habitants marins de cet univers. Contempler sans rien dire, être spectateur silencieux, ne rien déranger. Et ce côté éphémère est d’autant plus fort, car une fois en bas et après quelques instants, je suis obligé de remonter pour respirer. Jamais je ne me pose la question de savoir si je ne resterai pas pour de bon même si on est vraiment bien tout en bas.

Et enfin, j’aime ce sentiment de détachement bergsonien, celui que le philosophe décrit dans son ouvrage « Le rire ». Cette prise de recul, cette mise à distance avec la situation immédiate. Cette manière de percevoir les choses sans passer par le biais du sens, des étiquettes collées sur elle, des mots. Un détachement naturel qui se manifeste par une manière virginale, originelle, de voir, sentir, penser, entendre. Et ici ressentir au plus profond de soi des sensations dont la mise en pensée n’est pas forcément quantifiable par le langage. En bas je suis dans le sensitif, la somesthésie complètement bouleversée, l’abandon, le laisser aller. Je suis serein et paisible. Je contemple sans rien dire, je reçois. Je suis dans l'émotion et l'instinct.

Grâce à l'entraînement, la connaissance de soi et de son corps, on arrive à se transformer, à devenir un peu poisson. Ne pensez pas que je suis un extra-terrestre, je passe juste un peu plus de temps dans l'eau que vous. Je profite un peu plus que les autres de nos capacités physiologiques, issues de nos origines marines. Le corps est vraiment bien conçu. Il est capable de s'adapter à cet environnement extrême, comme un mammifère marin.

Le plus important, c’est d’être conscient de tout cela. Et il convient de savoir remonter quand il est temps, de savoir aussi ne pas y aller. De repousser l’envie et attendre le bon moment. Pour ma part je fais juste un petit tour et je reviens, je suis bien un terrien. Je suis un homme ordinaire, qui a choisi un certain chemin.

Un ami photographe, psychomotricien et agitateur de la pensée, reprend souvent ce classique de Pagnol à mon égard, la réponse de César à la lettre de son fils Marius : « Quand tu vas commencer à mesurer le fond de la mer, fais bien attention de ne pas trop te pencher, et de ne pas tomber par dessus bord et là où ça sera trop profond, laisse un peu mesurer les autres. »

Abandonner la surface

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